Sculptures Infinies aux Beaux-Arts de Paris

Vue de l’atelier de morphologie des Beaux-Arts de Paris © Carlos Azevedo
Avec l’exposition Sculptures Infinies, l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts en partenariat avec le musée Gulbenkian, met en lumière la technique du moulage, au cœur de l’enseignement et de la pratique artistiques. Elle fait cohabiter plusieurs pièces de son importante collection de plâtres avec des réinterprétations contemporaines de pièces iconiques.

Une histoire du moulage

Depuis la Renaissance au moins, les artistes prirent l’habitude de réaliser des moulages d’après modèles vivants ou reproduisant des sculptures célèbres. Le peintre Francesco Squarcione (1395-1468) en avait réuni une collection impressionnante, qui servait à la formation de ses élèves. Les moulages avaient aussi une valeur de prestige, lorsqu’ils étaient réunis dans de véritables « musées privés ». Présentés avec les œuvres propres de l’artiste-hôte, les moulages d’œuvres canoniques servaient à la promotion de celui-ci. Les moulages de parties du corps, d’animaux ou d’objets naturels, ont d’abord pris leur place dans les Wunderkammer des princes curieux de ce monde, puis dans les collections des hommes de science. Permettant la reproduction multiple, le moulage est devenu un outil privilégié de l’observation scientifique, en même temps que la gravure et avant la photographie.

Image: Vue des caves des Beaux-Arts de Paris © Carlos Azevedo

Arrivant dans la grande salle du Palais des Beaux-Arts, les colonnes monumentales au centre de la pièce appellent le regard. L’empilement de moulages de différents tronçons architecturaux, juxtaposant des motifs disparates, produit néanmoins des obélisques harmonieux que l’on a envie de vénérer. L’unité de matière renforce cette beauté totémique : Marion Verboom a appliqué une patine au laiton sur les parois du moule, ce qui apporte cet aspect métallique. Toute l’exposition tourne autour de cet axe central ornementé à la façon de décors en carton-pâte de péplums.

Marion Verboom, Tectonie, 2019, jesmonite, poudre de laiton, 10 fragments 58cm D, Palais des Beaux-Arts.

C’est en effet le spectacle de l’histoire statuaire qui nous est présenté ici, faisant se côtoyer œuvres contemporaines et statues classiques, comme la Vénus accroupie au dos orné d’une mystérieuse main dont le reste du corps a disparu. Parmi les classiques, on retrouve aussi le Torse du Belvédère dont les jambes sont présentées détachées, plusieurs têtes et des chapiteaux de colonnes gréco-romaines.

Moulage de la Vénus accroupie dont l’original est conservé au Louvre.

Du côté des artistes contemporains, Christine Borland interroge les liens entre art et médecine et la façon dont ces deux disciplinent s’influencent l’une l’autre, à l’image de ce moulage d’écorché retrouvé dans le Surgeon’s Hall d’Édimbourg. Une sculpture vouée à l’étude, qui pourtant prend la pose christique d’une pietà. Christine Borland met en avant cette pose dramatique en installant la sculpture sur un tréteau métallique. Le corps semble souffrir, torturé par les angles froids de ce support, remplaçant les mains aimantes de la Vierge. À côté, l’artiste expose la même sculpture à l’envers. Retourné, ce corps qui était victime de la pesanteur semble au maintenant s’élever dans les airs, s’envoler par-dessus les vivants.

L’exposition se poursuit à l’étage, où une sculpture d’Aleksandra Domanović nous accueille. Calfbearers reprend l’iconographie du Porteur de veau ou Moscophore, statue grecque du VIe siècle avant notre ère. Offrande destinée à Athéna, le veau est repris ici sur un bloc rouge, remplaçant son porteur. Avec cette œuvre, Aleksandra Domanović s’intéresse autant au rapport de l’homme à l’animal qu’à la question du clonage, analogue à la reproductibilité du moulage.

Aleksandra Domanović, Calfbearers, Galerie Jessica Silverman (2017). Source: artviewer.org

Au milieu de la salle, se trouve une œuvre de Simon Fujiwara dont la référence est sans équivoque : l’artiste s’est bien inspiré des soldats de terre cuite du premier empereur de Chine. L’identité de la figure représentée est moins évidente. À n’en pas douter, cette jeune femme appartient plus à notre cadre spatio-temporel qu’à la Chine antique. Il s’agit en effet de Rebekkah, une jeune anglaise ayant participé aux émeutes de Londres en 2011. Fujiwara choisit cette guerrière des temps modernes et lui propose un voyage initiatique en Chine, visiter d’abord des usines, puis les fameux soldats de terre cuite. De ce périple est née cette installation reproduisant le corps de la jeune fille à la manière des antiques soldats chinois.

Simon Fujiwara, Rebekkah, 2012, terra-cotta et plâtre, dimensions variables, Palais des Beaux-Arts.
Sculptures Infinies, une belle réflexion sur l’importance du moulage dans l’histoire de l’art, à voir aux Beaux-Arts de Paris jusqu’au 16 février 2020.

Samuel Landée

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