Unité et solidarité : les expos déconfinées d’Emmanuel Perrotin et de Kamel Mennour.

Alors que Kamel Mennour nous invite à penser le monde d’après, Emmanuel Perrotin appelle à rester unis. Visite et analyse de deux expositions post-Covid.

S’adapter. Un impératif pour les entreprises en temps de pandémie. Nécessité de s’organiser pour limiter les pertes de revenus et protéger ses salariés, mais aussi de changer son discours pour ne pas paraître déconnecté. Depuis plusieurs mois, les entreprises ont soudainement montré un visage étrangement humain et on a vu naître un corona-marketing à base de vocabulaire solidaire stéréotypé et d’actions de bienfaisance en tout genre. Le marché de l’art n’échappe pas à la tendance, avec toutefois une légitimité supérieure, car les acteurs de la culture ont un rôle social et intellectuel indéniable. Deux grands galeristes parisiens, Emmanuel Perrotin et Kamel Mennour nous aident à penser l’après covid, grâce à leur exposition déconfinée.

Vue de la première exposition du cycle “Restons Unis”, jusqu’au 6 Juin 2020 à l’espace Saint-CLaude de la galerie Perrotin.

Pour le premier c’est l’unité qui prime. Emmanuel Perrotin prête ses murs à 26 confrères et consœurs parisiens, pour co-créer une série d’expositions au titre-manifeste : « Restons-Unis ». Trêve de concurrence dans l’impasse Saint-Claude (mais pas au 76 Turenne, l’espace principal de la galerie). Perrotin se pose habillement en parrain du marché de l’art. En s’entourant de protégés, il met en scène sa propre centralité. Mais ça n’est pas le sujet, nous diront les intéressés. Il s’agit de remettre sur le premier plan le travail des galeries, véritables artisans de la notoriété des artistes. Les galeristes sont un lien humain entre la création et son public, lien qui tend à s’effacer avec l’essor des sites et des réseaux sociaux qui éliminent les intermédiaires.

“Les viewing rooms ne pourront jamais se substituer aux expositions.”

Isabelle Cornaro, Homonymes IV (white), 2015, moulage en Acrystal teinté, 120 x 180 x 28 cm. Artiste présentée par la galerie Balice Hertling

Au contact des œuvres, nous réalisons à quel point cette phrase de Perrotin est exacte. Pour cette première session qui s’est déroulée du 23 mai au 6 Juin, le choix des artistes semble avoir été fait pour exprimer la matérialité de l’œuvre d’art. Il faut s’approcher des toiles de Piotr Makowski pour apprécier leur matité, la façon dont elles ont absorbé les encres noires ou primaires. Les monochromes d’objets accumulés d’Isabelle Cornaro s’observent comme des bas-reliefs. Les vides des tissus déchirés de Marion Baruch ne prennent leur valeur qu’en opposition avec le volume blanc de la galerie.

Piotr Makowski, série Kompozycja, 2020, encres sur toile. Artiste présenté par la galerie Antoine Levi

On espère que la 2ème session, intitulée “You’ll Never Walk Alone”, du 13 au 27 Juin, pourra à nouveau nous surprendre. En attendant, voici la liste des galeries qui seront invitées : Galerie Danysz, Valeria Cetraro, Laurent Godin, Édouard Montassut, Mor Charpentier, New Galerie et Sultana

« Et pour toi, c’est quoi le monde d’après ? »

Kamel Mennour pose cette question sur une vidéo postée le 2 mai et vue plus de 20 000 fois. Le célèbre galeriste parisien y invite les enfants du monde entier à lui envoyer leur vision du monde de demain. Des dessins sur format A4 qui seront exposés dans sa galerie et vendus au profit d’une association. Trois semaines plus tard, Mennour a reçu plus de 1800 dessins d’une grande diversité, malgré des sujets récurrents (l’incontournable arc en ciel). Certaines préoccupations traversent tous les jeunes esprits. Le virus, omniprésent, est devenu un personnage familier, avec son petit nom : Covid-19. L’écologie s’impose, selon deux alternatives : un monde infernal et pollué, ou un Eden vert et bleu.

Détail d’un des 1800 dessins d’enfants exposés chez Kamel Mennour, rue Saint-André-des-Arts, jusqu’au 20 Juin 2020.

Mais ce qu’on retient surtout, c’est la grande expressivité et la créativité de l’enfance, que les plus grands artistes se sont acharnés à retrouver. Les acheteurs sont nombreux à réserver leurs dessins favoris, vendus 100€ chacun. Cette somme sera reversée à l’Institut Imagine qui travaille sur les maladies génétiques des enfants à l’hôpital Necker, ainsi qu’à la Fondation Abbé Pierre. Une exposition-projet qui porte donc une certaine cohérence, d’autant plus que la cause des enfants malades n’est pas un opportunisme de dernière minute pour Kamel Mennour. Le galeriste soutient L’Institut Imagine depuis sa création, avec notamment la vente aux enchères bisannuelle « Heroes », qui a permis à l’Institut d’acheter ses équipements les plus onéreux.

Plusieurs détails des 1800 dessins d’enfants exposés chez Kamel Mennour, jusqu’au 20 Juin.

Et les autres ?

Qu’en disent les autres grandes galeries d’art contemporain ? Certains optent pour une stratégie business en exposant des valeurs sures, en solo comme Chiharu Shiota à la galerie Templon, ou en groupe comme Valérie Belin, Carole Benzaken, Laure Prouvost, entre autres, chez Nathalie Obadia. En assumant leur rôle de marchand, ils évitent ainsi l’écueil de la récupération. Prudence conceptuelle ou volontarisme social : deux visions du marché de l’art déconfiné.

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