Le Dansaekhwa, c’est quoi ? Explications de H-F. Debailleux

Triptyque de Kim Chun Hwan, dans la veine du mouvement Dansaekhwa.
Il faut 10 000 feuilles de magazines récupérées par Kim Chun Hwan pour composer chaque panneau de ce triptyque, exposé à la Galerie RX. Photo: Artland, Courtesy Galerie RX.
Jusqu’au 22 février, on peut observer à la Galerie RX les œuvres-accumulations de l’artiste coréen Kim Chun Hwan (김춘환, 1968), digne héritier du mouvement Dansaekhwa (단색화). Mais qu’est-ce que le Dansaekhwa ? J’ai posé la question à Henri-François Debailleux, commissaire de l’exposition.
Oeuvre de l'artiste coréen Kim Chun Hwan, dans la lignée du mouvement Dansaekhwa.
Oeuvre monochrome de Kim Chun Hwan exposée à la Galerie RX.

Pouvez-vous nous raconter comment est née cette appellation de Dansaekhwa et qu’est-ce qui caractérise ce mouvement ?

Le mot même signifie « une seule couleur » en coréen, ce qui peut aussi être traduit par « monochrome ». Ce mot a été lancé au début des années 2000 par un critique d’art coréen, Dr Yoon Jin Sup. Il a regroupé sous cette appellation des artistes qui lui paraissaient avoir travaillé dans le même esprit, tels que Park Seo-Bo (박서보, 1931), Ha Chong-Hyun ( 하 총현 , 1935), Chung Sang-Hwa ( 정상화, 1932) . Le Dansaekhwa est donc un mouvement artistique, qui existait déjà de manière informelle autour des années 1970 mais n’a été nommé que bien plus tard. Les artistes qui le composent appartiennent à la même génération, partagent un même esprit de famille et ont les même préoccupations artistiques : la monochromie et le rapport à la matière (et en particulier au papier).

Détail d'une oeuvre de Kim Chun Hwan, montrant le travail minutieux du papier, dans la lignée du mouvement Dansaekhwa.
Détail d’une oeuvre de Kim Chun Hwan exposée à la Galerie RX.

Ce que je n’ai jamais réussi à élucider, c’est l’appartenance de Lee Ufan ( 이우환 , 1936) à ce groupe. Selon les catalogues d’expositions, Lee Ufan est parfois inclus, parfois à l’écart du Dansaekhwa. En effet, Lee Ufan est de la même génération, mais il vivait au Japon pendant que ses confrères étaient en Corée. Aussi, ses œuvres se démarquent par leur rapport à l’objet et à la tridimension, dans la veine du mouvement japonais Mono-ha, alors que ses collègues coréens sont surtout des peintres.

Pourtant, on retrouve aussi chez les artistes du Dansaekhwa un esprit teinté de Zen japonais, dans une recherche de pureté et d’effacement.

Bien sûr, mais cela est vrai dans toute l’Asie de l’Est. Ils sont tous dans une pratique ascétique. Ils adoptent des gestes proches du mantra. Prenons Kim Chun Hwan, par exemple, sa manière de froisser ou de rouler les papiers dans un geste extrêmement répétitif, ceci est tout à fait asiatique. De même que la manière dont Park Seo-Bo se met sur son petit banc et colle ses papiers imbibés de couleur, puis les gratte avec un peigne dans un geste lent et répétitif.

Pour eux, la peinture est comme une technique corporelle, proche d’un art martial ?

Absolument. Il faut voir Lee Ufan se mettant accroupi et faire son trait à la brosse, de manière extrêmement concentrée. Cela ressemble aussi à la pratique de la calligraphie. Concentration, énergie, répétition, rapport à la matière : on retrouve ces éléments dans la pratique de tous ces artistes. C’est pour cela que Kim Chun Hwan s’inscrit, je pense, dans la filiation du Dansaekhwa, même s’il est d’une génération suivante.

Et vous, d’où vous vient cette passion pour l’art contemporain coréen ?

Pour moi, la Corée, c’est vraiment l’histoire d’un hasard : au début des années 1990, une professeure m’a contactée pour réaliser un livre-catalogue sur l’ArTsenal, un ancienne usine militaire réhabilitée en ateliers d’artistes à Issy-les-Moulineaux. Ces ateliers étaient utilisés par une association d’artistes coréens, ils offraient des résidences à des ressortissants de Corée du Sud et à des artistes français. J’y suis allé et j’ai eu un coup de foudre pour les œuvres de Lee Bae (이배, 1956). Depuis, je le suis et je défends son travail, il m’a invité en Corée pour me faire rencontrer la scène artistique locale. De fil en aiguille, l’art coréen est devenu un de mes thèmes de prédilection.

Comment expliquez-vous le dynamisme du marché de l’art coréen et le succès des artistes coréens dans le monde ?

La force d’un marché dépend de l’économie d’un pays. Il n’y a pas un pays pauvre avec un marché de l’art important. En Corée, il y a des fortunes, et donc une demande locale avant d’être internationale. Et même sans compter ces fortunes, il y a une solide classe moyenne aisée.

Ensuite, il y a une importante diaspora coréenne aux Etats-Unis. Beaucoup ont réussi et ont les moyens de soutenir les artistes coréens. Cela a entraîné les autres collectionneurs, et maintenant les grands noms de l’art coréens sont très recherchés en Occident.

Enfin, le régime politique sud-coréen, stable et ouvert, facilite la création.

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