Les Éternels de Jia Zhangke

© 2018 Xstream Pictures (Beijing) – MK Productions – ARTE France Cinéma
Jia Zhangke a placé dans son dernier film, les Éternels (江湖儿女), tous les ingrédients de son succès : violence, deuil, retrouvailles, et Zhao Tao (赵涛) sa muse, elle aussi éternelle.

Dès le début, elle se distingue dans l’univers sordide de la pègre chinoise, par son élégance de cygne que rien ne semble pouvoir briser. On suit Qiao, son personnage de femme de caïd local, dans l’énergie et l’ivresse de la Chine des années 2000. L’euphorie atteint son comble dans une discothèque, avant le point de rupture du film. Elle tombe pour lui, subit la prison. Quand elle sort, tout a changé : elle devient mélancolique, le film se transforme en romance amère et la Chine elle-même a changé de visage.

© 2018 Xstream Pictures (Beijing) - MK Productions - ARTE France Cinéma
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Un film plastique

Pour commencer, il faut parler de la photographie du film, soignée et plastique. Jia sculpte les lumières vives, des rouges capiteux ou des verts acides, qui viennent se poser de façon irréelle sur les visages des personnages. La succession des couleurs du film résume ses différentes étapes : c’est un rouge chatoyant que Qiao porte avant que ne se produise l’évènement qui entraînera sa chute. Lors de l’interrogatoire qui la mène en prison, elle répond aux questions avec une noblesse froide et porte un chasuble jaune vif, comme un écho négatif au jaune triomphant des anciens empereurs de Chine. Dans la prison pour femmes ou elle est incarcérée, le bleu des uniformes des détenues est accentué pour installer une ambiance froide et artificielle. Libérée, le jaune que porte Qiao se fait pâle et mélancolique comme sur une photo décolorée. Puis le noir, morne et désabusé finit par envahir sa garde-robe.

© 2018 Xstream Pictures (Beijing) - MK Productions - ARTE France Cinéma
© 2018 Xstream Pictures (Beijing) – MK Productions – ARTE France Cinéma

La Chine en toile de fond

Plusieurs thèmes représentatifs de l’histoire contemporaine chinoise ponctuent le film. Le barrage des Trois Gorges y est évoqué lorsque l’héroïne remonte le Fleuve Bleu comme l’on remonte dans son passé. Nous sommes en 2006 et l’on aperçoit toujours les villages à flanc de colline qui, comme l’annoncent les haut-parleurs du bateau de croisière, seront bientôt engloutis. Le parallèle est évident entre ces futurs vestiges sous-marins et l’amour entre les deux personnages, dont il ne restera que des ruines. Le long de son périple fluvial, face à l’adversité, l’héroïne aura la rectitude d’un personnage d’Au bord de l’eau (水浒传), ce roman chinois de brigands au grands cœurs.

Le déclin de l’industrie minière est aussi évoqué. C’est le destin du père de Qiao, licencié de sa mine du Shanxi, en proie à la désindustrialisation. Cette toile de fond n’est pas inédite au cinéma, au contraire, beaucoup de thrillers chinois exploitent cette atmosphère industrielle que ce soit dans les mines du Dongbei dans Black Coal (白日焰火) de Diao Yi’nan, ou les usines du Guangdong dans Une pluie sans fin (暴雪将至) de Dong Yue. Mais Jia Zhangke sait nous extraire de cette grisaille pour nous présenter d’autres décors. La nature, simple et aérienne est le cadre d’une scène emblématique du film.

© 2018 Xstream Pictures (Beijing) - MK Productions - ARTE France Cinéma
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Jia Zhangke dépeint le genre humain

Que l’on ne s’y trompe pas, les Éternels est une romance sociale déguisée en film de gangsters. Tout l’intérêt du film se trouve dans les humains, leurs gestes expressifs ou leurs chorégraphies. On observe la subtilité des rapports de domination et des conventions sociales. L’ordinaire y côtoie l’absurde, non sans humour, et la bassesse peut y rencontrer la droiture. Surtout, les Éternels nous transmet la sensation du temps qui passe. Les malfrats d’hier deviennent les notables repentis d’aujourd’hui. Les jeunes générations effacent le souvenir du héros déchu. La société s’institutionnalise à la mesure que le pays se modernise.

© 2018 Xstream Pictures (Beijing) - MK Productions - ARTE France Cinéma
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Avec Les Éternels, Jia Zhangke confirme sa maîtrise cinématographique, sa force esthétique et sa justesse sociale. Son histoire qui court sur plusieurs années est celle du destin de deux héros aux antipodes, c’est aussi celle de la Chine contemporaine et de son évolution.