1-54 Marrakech : Œuvres politiques dans un cadre idyllique

Abdoulaye Konaté, Violet au personnage, 2018, textile, 104,5 x 155,5 cm
Une foire d’art sous le soleil de Marrakech, c’est ce qu’il fallait au monde de l’art pour faire passer la déprime de l’hiver. D’autant plus que la troisième édition de la foire 1-54, consacrée à l’art africain, se déroulait encore une fois dans un palace qui vaut à lui seul le détour : La Mamounia, une institution hôtelière aux jardins paradisiaques. Avec sa vingtaine d’exposants, l’édition marrakchie de 1-54 est de taille modeste, mais elle concentre néanmoins les tendances du marché africain. Nous sommes allés sonder ces tendances pour vous.

Tout d’abord, les incontournables figuraient en bonne place : Les grands maîtres maliens, Seydou Keïta pour la photo, Abdoulaye Konaté pour l’art textile. Nous avions parlé dans un article précédent du travail de ce dernier, prenant comme matériau le bazin, tissu traditionnel malien, pour composer de grandes tentures géométriques. Dans le même espace dédié à la galerie Primo Marella, on pouvait aussi découvrir les sculptures en fils de soie sur métal et bouteilles plastiques recyclées de Ghizlane Sahli. Du côté des plus connus, on a également repéré les œuvres basquiatoïdes de Ouattara Watts sur le stand de Cécile Fakhouri, la galeriste d’Abidjan.

Ghizlane Sahli, La Mer(e), Origine du monde… M.O.M. 0014, 2020, soie et fils d’or sur bouteilles en plastique et métal, 150 x 180 x 34 cm

Le drapeau critique de Nu Barreto

Une des œuvres les plus iconiques de la foire est celle de l’artiste d’origine bissao-guinéenne Nu Barreto. L’œuvre exposée par la galerie Obadia est un drapeau aux couleurs des nations africaines, un écho au Flag américain de Jasper Johns (1954). Mais ici les lignes ne sont plus si droites, tout déborde dans un chaos expressif. Barreto représente ainsi ce qu’il appelle les États désunis d’Afrique. Une critique tout à la fois de la faiblesse des systèmes politiques et de la corruption présente dans bon nombre de ces états. La critique est facile, cruelle même, car elle se pare de l’esthétique joviale et naïve de l’art brut, comme une ironie du sort. Le verdict se fait plus tranchant encore lorsque l’on va dans le détail du tableau : les 54 étoiles se sont évadées de leur périmètre vert, comme des migrants venus se réfugier dans des bandes rouges et jaunes guère plus accueillantes. La surface de cette géographie picturale est piquée d’aiguilles, en grappes, représentants à la manière de rituels vaudou les agressions continues de corrompus locaux (ou d’exploitants étrangers ?). Une œuvre iconique, symbole d’un Vandalisme coloré qui sévit sur le continent.

Nú Barreto, Vandalisme Coloré (États Désunis d’Afrique), 2018, épingles de couleur et acrylique sur toile montée sur bois, 131 x 194 x 10 cm. Courtesy galerie Nathalie Obadia.

Les Musallahs de Thania Petersen

Une autre série explicitement politique est celle des tapis de prières brodés de Thania Petersen, présentés par la galerie What If The World (Cape Town). Ces Musallah aux couleurs acidulées jouent sur les contrastes et les oppositions : Contraste entre un support-objet de culte et des objets représentés issus de la pop culture. Opposition entre des sujets dramatiques (la guerre en Afghanistan par exemple) et leur forme de bande dessinée. Ambivalence entre des techniques de broderies minutieuses et traditionnelles et leurs couleurs fluo. Dans l’une des œuvres, In the Name of God (2020), Petersen met dos à dos le fondamentalisme des talibans et le messianisme des américains venus les combattre. On peut se perdre dans les nombreux symboles brodés. Des pavots, tragiques emblèmes de l’Afghanistan qui en est le premier producteur, ornent joyeusement la composition. De l’artillerie en tout genre est parsemée dans l’œuvre. Des oiseaux viennent twitter gaiement, et l’on comprend bien l’hystérisation des conflits dans cette région, dans le vacarme des réseaux sociaux.

Les montages photo de Fatima Mazmouz

Les sujets ne s’allègent pas davantage lorsque l’on passe sur le stand de la Galerie 127. En effet, les compositions photographiques de Fatima Mazmouz traitent du « corps colonial » à travers une recherche sur Bouzbir, le quartier de l’armée française dans le Casablanca d’avant-guerre. L’artiste reprend les affiches de propagande de l’époque, montrant les filles de joie que le colonisateur pouvait s’offrir. Car Bouzbir fut un lieu de l’exploitation humaine, où « la sexualité [était] un enjeu de pouvoir ». La trame des images est composée de représentations d’utérus malades, allusion aux « matrices criminelles et immorales du colonialisme », et de vulves, exprimant ainsi l’articulation entre sexualité et domination politique.

Fatima Mazmouz, Bouzbir, 2018.

1-54 Marrakech : doux à l’extérieur, acide à l’intérieur ?

En somme, plusieurs œuvres fortes et symboliques ont rythmé cette édition. Des artistes originaux et critiques, soutenus par des galeries engagées, mais un doute quand même : Les œuvres présentées dans le faste d’un palace conservent-elles une force subversive ? Quel engagement reste-t-il dans le contexte marchand d’une foire d’art ? L’art contemporain est-il un moyen d’esthétiser l’indignation pour la dissoudre dans le capitalisme ? En attendant de trouver des réponses, la foire 1-54 de Marrakech nous a posé les questions.


Samuel Landée

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