D’Arles en Asie : van Gogh, es-tu là ?

Extrait Film Copywright Van Gogh
Extrait du film Copywright Van Gogh, ASC Distribution.
Deux expositions arlésiennes et un film documentaire invoquent l’esprit de Vincent van Gogh, par un détour extrême-oriental.
Vincent van Gogh, Terrasse de café sur la Place du Forum, 1888, huile sur toile

Février 1888. Vincent van Gogh découvre la lumière provençale lorsqu’il s’installe dans la ville d’Arles. Son but : créer une communauté d’artistes avec ses contemporains, Émile Bernard avec qui il échange des lettres et Paul Gauguin qui le rejoint en automne. Depuis la Maison Jaune dans laquelle il s’installe, et dont il peint la chambre qui deviendra iconique, l’artiste accouche des enjeux formels qui marqueront sa carrière, la répétition du sujet, les premiers tournesols… C’est aussi le début d’une dégradation psychologique, qui se manifeste lorsqu’il se tranche l’oreille gauche, et qui aboutira à son suicide en 1890.

Vincent van Gogh, Terrasse de café sur la Place du Forum, 1888, huile sur toile

L’épisode romanesque à Arles a mythifié van Gogh, figure de l’artiste torturé et instable, résonnant dans le monde entier jusqu’en Chine où l’artiste idéal est souvent décrit en marginal, retiré du monde dans la frugalité et le dépouillement. Van Gogh occupe d’ailleurs la place d’une divinité dans le panthéon occidental de millions d’artistes chinois. C’est cette relation singulière avec l’esprit de van Gogh que raconte le documentaire Copyright Van Gogh© réalisé par Yu Haibo et Kiki Yu Tianqi. Au Sud de la Chine, près de Shenzhen, le village de Dafen est un centre inconnu de la production artistique. Ou plutôt de la copie, car des centaines de petites mains reproduisent des tableaux de maîtres destinés à l’export. Parmi eux, les deux réalisateurs du documentaire ont décidé de suivre Zhao Xiaoyong, un copiste de van Gogh, particulièrement habité par l’âme du peintre néerlandais. Le film suit ce personnage principal jusqu’aux Pays-Bas, où il part se confronter pour la première fois aux originaux qui l’ont inspiré toute sa vie. Son périple l’emmène jusqu’à Arles où il retrouve intactes les vues de la ville que Xiaoyong a reproduit pendant 20 ans. Un documentaire remarquablement tourné, mettant en contraste deux univers aux antipodes, reliés par une amère mondialisation.

Souffler de son souffle

La Fondation van Gogh tente également de faire parler l’esprit du peintre à travers la création d’artistes modernes et contemporains. Hans Haacke, Marina Abramovic, Hans Hartung, Francis Hallé : ils appartiennent pour la plupart au monde occidental. Pourtant, l’exposition raconte aussi l’histoire d’un van Gogh fortement influencé par l’Extrême-Orient. Au contact des estampes de Hokusai et Hiroshige, exposés à la fondation, le peintre était devenu une figure de proue du Japonisme. On perçoit dans le « Papillon de nuit géant » qu’il peint à Saint-Rémy-de-Provence en 1889 cette forte influence japonaise, où la ligne domine le volume.

Vincent van Gogh, Papillon de nuit géant, 1889, huile sur toile.

Le contact avec l’Extrême-Orient est une échappée pour les artistes du XIXème siècle et amorce les recherches formelles du siècle suivant. Les magnifiques toiles de Hans Hartung exposées à la fondation montrent bien cette continuité, évoquant les peintures à l’encre chinoises et japonaises. Les contemporains prolongent ce souffle d’Asie, comme Markus Döbeli et ses dilutions de peinture colorée, Hans Haacke et sa poétique « Voile Bleue » ou les tâches d’encre colorée de Vivian Springford.

Le titre de l’exposition lui-même – « Souffler de son souffle » – nous rappelle les Six Principes de la peinture chinoise, édictés par Xie He, l’artiste et théoricien chinois du VIème siècle. Au premier rang de ces six canons, la résonnance spirituelle (气韵) apparentée à un souffle vital, est le critère premier d’appréciation d’une œuvre d’art en Chine. Toute l’exposition fait résonner ce souffle à travers la pratique contemporaine. Elle se termine méditativement avec une berceuse enregistrée par Kristin Oppenheim, interprétation a capella d’une chanson pop ainsi transformée en un mantra infini.
Exposition Jusqu’au 1er mai 2022 à la Fondation Vincent van Gogh, 35 Rue du Docteur Fanton, Arles.

Hans Hartung, 1988
Je suis aussi van Gogh

Belle Beau, la galerie sinophile sur rendez-vous installée à l’Hôtel de Grille, approfondit ce lien entre van Gogh et la Chine en invitant huit artistes chinois inspirés par le peintre. La co-directrice du lieu, Pia Copper, nous explique le point de départ de cette exposition :

Pour les artistes chinois, Van Gogh est devenu presque une allégorie. Il représente la liberté, la liberté de peindre, la liberté de s’exprimer contre vents et marées, aux antipodes de la société. Sa façon de peindre, sa vision sont devenus synonymes de l’idée contemporaine de la peinture comme expression extérieure des émotions et de l’âme. Comme me l’a dit Han Bing, l’un des artistes de l’exposition, en longeant le Rhône : “Je suis aussi Van Gogh. Van Gogh est universel”.

Pia Copper
Han Bing devant la Fondation van Gogh, 2021, photographie noir et blanc.

Han Bing a en effet arpenté la ville d’Arles, tournesols à la main, cherchant partout l’esprit du peintre. Le film et les photographies tirés de ces performances sont exposés à la galerie Belle Beau. L’entrée de l’hôtel de Grille qui accueille la galerie donne le ton et le sujet de l’exposition : un autoportrait de van Gogh est reproduit par les Gao Brothers 高氏兄弟, par-dessus un poster chinois. Affiche de propagande ? portrait de Mao ? Rien n’est certain lorsque l’histoire est ainsi effacée.

Dans le même espace, le shanghaien Qiu Jie 邱节 transforme le sujet van goghien de la nature morte en compositions colorées dignes de posters de nouvel an, associant objets du quotidien et symboles auspicieux : fruits, fleurs, poissons, perles… sujets chinois qui se retrouvent, associés à un rouge vif porte-bonheur dans les dessins à l’encre de Yang Jingsong 楊勁松, figurant pastèques, poissons éventrés, et aussi la chaise de Van Gogh. À l’inverse, c’est avec une retenue chromatique typique des peintures chinoises à l’encre, que Yang Jingsong réinterprète les vues de Sainte-Marie de la Mer chères à l’artiste néerlandais.

Ci-dessus: Qiu Jie, encre colorée sur papier Xuan, 75 x 75 cm

L’on découvre également quelques œuvres de Ru Xiaofan 茹小凡, le peintre et sculpteur récemment célébré au Musée Guimet. Un bouquet de tournesols fanés aux couleurs pâlies ressemble à une apparition spectrale. Van Gogh es-tu là ? Dans une petite salle, de petites aquarelles du même artiste montrent les corbeaux que représentait le peintre néerlandais juste avant sa mort en 1890.

Ru Xiaofan, peinture
Ru Xiaofan, Tournesols, huile sur toile

La galerie Belle Beau expose pour la première fois l’artiste sino-provençal Ji Dahai 季大海, installé entre Tarascon et Arles. De sa formation à la peinture chinoise auprès du maitre Lai Shaoqi 赖少其, Ji Dahai a conservé la fluidité graphique, qu’il exprime à travers les tortuosités de la mythique vigne rouge, hommage à la « Vigne Rouge » de Van Gogh, la seule œuvre qu’il ait vendu de son vivant. Un sujet traité à la chinoise : le geste ample et calligraphique à l’encre s’élance sur un grand paravent, exposé en majesté dans la véranda de l’hôtel de Grille. Dans une dernière salle, Ji Dahai s’intéresse à la digitale, la plante toxique donnée par le docteur Gachet à Van Gogh et qui a possiblement déclenché ses crises de démence. La plante, aussi gracieuse que vénéneuse est dessinée sur divers formats, dont des éventails : pour s’aérer d’un vent de folie.

Ji Dahai (haut) et Ru Xiaofan (bas)
Ji Dahai (haut) et Ru Xiaofan (bas)

L’exposition « Je suis aussi Van Gogh » sera visible jusqu’au printemps chez Belle Beau, à l’Hôtel de Grille, 14 rue de Grille, 13200 Arles.

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